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14 septembre 2007 5 14 /09 /septembre /2007 05:51
Voici que désormais la question sociale est devenue mondiale. Dans la deuxième moitié du vingtième siècle, nous avons été invités par les papes successifs à élargir notre regard de l'Ouest vers l'Est et du Nord vers le Sud. C'est toute la planète qui est concernée par 1'enseignement social de l'Église. Comment la Doctrine Sociale de l'Église pourrait-elle se désintéresser du sort des peuples de la planète et en particulier de ceux qui sont restés, dans les années 60/70 notamment, à l'écart du développement, qui est pourtant un des principaux facteurs de paix et de réconciliation entre les peuples ?

Pourquoi le grand courant de développement international de cette période, et en particulier l'extraordinaire progression des échanges internationaux, ont-ils semblé laisser de coté des continents entiers et plus précisément ce que l'on avait coutume à l'époque, à la suite d'Alfred SAUVY, d'appeler le tiers-monde ?

Cette question du lien entre le développement international et mondial et le développement spécifique du tiers-monde est tellement fondamentale, puisqu'elle concerne la majorité des hommes vivant sur cette planète et semblant être restés à l'écart de ce mouvement mondial, que le Magistère lui a consacré plusieurs textes spécifiques.

Déjà Jean XXIII, dans Mater et Magistra (1961) avait souligné que "le problème le plus important de notre époque est peut-être celui des relations entre pays économiquement développés et pays en voie de développement (...). Or de nos jours les hommes du monde entier se sentent unis par des liens si étroits qu'ils ont parfois l'impression d'habiter tous la même demeure. Les peuples rassasiés ces richesses ne peuvent donc se désintéresser du sort de ceux ont la gêne est si grande qu'ils défaillent presque de misère et de faim et ne sont pas en état de jouir convenablement des droits essentiels de l'homme. Ils le peuvent d'autant moins que les pays dépendent toujours plus étroitement les uns des autres et qu'une paix durable et féconde ne sera pas possible, si un trop grand écart sévit dans leurs conditions économiques et sociales" (§ 157). Pas de paix sans développement, pas de réconciliation entre les peuples sans le développement de tous les peuples.

C'est ce qui permettra à Paul VI, en 1967, dans Populorum progressio, la première grande encyclique consacrée entièrement au développement des peuples, de reprendre 1a même idée en rappelant sa formule prononcée aux Nations Unies dés 1964 : "Le développement est le nouveau nom de 1a paix" (PP § 76). Il y a là l'espoir que le développement solidaire des peuples devienne le meilleur garant de la paix internationale et donc de la réconciliation entre les peuples. Paul VI s'inscrit ici dans la droite ligne du Concile Vatican II et notamment de la Constitution Gaudium et spes, de 1965, sur l'Église dans le monde de ce temps, en particulier au § 63, soulignant "que les foules immenses manquent encore du strict nécessaire".

Jean-Paul II s'inscrit lui aussi naturellement dans cette même perspective. L'une de ses trois grandes encycliques sociales. Sollicitudo rei socialis, parait en 1987 à l'occasion des vingt ans du texte de Paul VI. Jean-Paul II y souligne à la fois la nouveauté de Populorum progressio  (dans la deuxième partie) et, après avoir dressé un panorama du monde contemporain (dans la troisième partie), il s'intéresse aux conditions d'un "développement humain authentique" dans la quatrième partie, avant de se tourner vers une lecture théologique des problèmes modernes et d'aborder quelques orientations particulières (5e et 6e  parties).

Vingt ans plus tard, en 2007, nous nous situons toujours dans la même perspective, même si le monde a bien changé depuis 1987 et plus encore depuis 1967. La question du développement est toujours présente et il faut toujours s'interroger sur les  liens entre  développement international et tiers monde, et sur les liens entre paix et développement.

Dans Centesimus annus, en 1991, Jean-Paul II se situe certes dans une perspective historique qui intègre d'autres événements majeurs, à commencer par ceux de l'année 1989 auxquels il consacre tout son chapitre 3. Mais la question du tiers-monde et celle du développement sont présentes chaque instant en arrière plan de cette encyclique de 1991. II s'agit bien là d'une des préoccupations majeures de tous les souverains Pontifes et d'un élément central de la Doctrine Sociale de l'Église aujourd'hui.

Et pourtant « l'Église n'a pas de solutions techniques à offrir » face au problème du sous-développement comme tel  (SRS § 41). Son rôle n'est pas de proposer "des programmes économiques et politiques" (SRS § 41). Mais l'Eglise est aussi "experte en humanité" ce qui la pousse "à étendre la mission religieuse aux divers domaines où les hommes et les femmes déploient leur activité à la recherche du bonheur toujours relatif, qui est possible en ce monde conformément à leur dignité de personnes" (SRS § 41). Et l'Église, justement parce qu'elle connaît bien l'homme et la nature humaine, rejoint la science économique pour esquisser certaines pistes du développement authentique. Celui-ci passe par une participation au marché mondial, mais aussi par la prise en compte des conditions internes du développement. La réconciliation entre les peuples est au prix de cette double prise en compte.

 

I - UNE PARTICIPATION AU MARCHÉ MONDIAL

Après avoir souligné les conditions de vie souvent dramatiques des habitants du tiers-monde, les phénomènes de  marginalisation, la lutte pour la survie, Jean-Paul II dans Centesimus annus, au chapitre IV (La propriété privée et la destination universelle des biens) en vient souligner, au § 33, un phénomène essentiel :  "II n'y a pas très longtemps, on soutenait que le développement supposait, pour les pays les plus pauvres qu'ils restent isolés du marché mondial et ne comptent que sur leurs propres forces. L'expérience de ces dernières années a montré que les pays qui se sont exclus des échanges généraux de l'activité économique sur le plan international ont connu la stagnation et la régression, et que le développement a bénéficié aux pays qui ont réussi y entrer" (CA § 33).

Voilà une question essentielle. Il est vrai que beaucoup de courants idéologiques et économiques ont longtemps incité les pays les moins développés à se replier sur eux-mêmes. L'idée la plus courante était la suivante : tout échange est nécessairement inégal, source d'exploitation et de déséquilibres ; il y a toujours dans l'échange un gagnant et un perdant, un vainqueur et un vaincu, et, face aux pays riches, les pays pauvres sont toujours perdants dans l'échange. Une telle affirmation a fait des ravages politiques et surtout économiques, maintenant des pays entiers dans la misère et l'isolement.

La vérité est autre, comme le montrent l'expérience et aussi le raisonnement économique. D'abord, il faut revenir à la source même de l'échange volontaire : en soi l'échange est un acte productif ; il permet de se procurer ce dont on a besoin ; il permet de mettre à la disposition des autres ce qui leur est utile. Loin d'être un acte improductif, l'échange est en réalité profondément créateur, car il permet à chacun de bénéficier de l'activité des autres, de leurs connaissances, et de se procurer ce qu'il n'aurait pas lui-même produit, ou pas aussi vite ou aussi bien et dont il a pourtant besoin. Le commerce est la meilleure forme d’aide.

L'échange n'est pas le fruit d'un jeu à somme nulle, voire négative, où l'un perd ce que l'autre gagne, mais d'un jeu à somme positive, où, lorsque les procédures sont justes, lorsque l'on met en place les conditions d'un juste prix, chacun des deux co-échangeurs bénéficie de l'échange. On ne peut que souligner ici l'influence qui a longtemps persisté, dans bien des esprits, d'un marxisme qui ne voit la vie économique qu'en termes d'affrontements et donc de gagnants et de perdants et jamais en termes de complémentarité et d'avantages réciproques.

En outre, l'échange, ce n'est pas d'abord ou pas seulement une extension de la division du travail, mais c'est surtout une démultiplication de l'accès aux connaissances, chacun pouvant bénéficier de l'apport de l'autre : plus la chaîne d'échanges est vaste, plus nous pouvons bénéficier de l'apport des autres, et cela d'autant plus que l'on sait aujourd'hui, comme Jean-Paul II lui-même l'a souligné, que ce qui fonde la richesse des pays industrialisés repos avant tout sur la propriété "de la connaissance, de 1a technique et du savoir" (CA § 32) : l'échange permet d’en faire bénéficier chacun, car chacun a quelque chose apporter aux autres.

Cela est d'autant plus vrai que l'échange n'est pas d’abord entre pays,
– comme c'était le cas par exemple avec les économies centralisées et planifiées – mais entre entreprises de pays différents. La volonté politique (qui existait aussi dans les économies planifiées de l'Est), souvent présente dans le tiers-monde, d'empêcher les échanges volontaires entre entreprises de pays différents a freiné le développement du tiers-monde. 

Il faut également reconnaître qu'une crainte symétrique existe aussi très largement aujourd'hui dans les pays développés : la peur d'être "envahis" par les produits du tiers-monde qui viendraient détruire 1'activité et 1a prospérité des pays riches, d'où les appels fréquents au protectionnisme. Ce comportement repose sur la même erreur d'analyse : l'échange ne profiterait qu'à l'un des deux partenaires et ruinerait, suivant le point de vue où l’on se place, soit le plus pauvre, soit le plus riche. De même que dans le tiers monde la volonté de s’isoler du marché mondial a contribué à maintenir le sous-développement, dans les pays riches les tentations protectionnistes contribuent à appauvrir la planète et à empêcher le développement de tous en privant les pays en développement de nombreux débouchés. Chacun sait aujourd'hui que la forme la plus efficace d'aide au développement, c'est le commerce et qu'il bénéficie en outre aux deux parties.

La remarque de Jean-Paul II sur cet accès au marché mondial trouve de nombreux prolongements dans  les faits économiques : les pays les plus isolés, en particulier en Afrique, se sont enfoncés dans la misère, tandis que ceux qui ont réussi à entrer dans les échanges mondiaux, de l'île Maurice à l'Asie du Sud Est, Chine en tête, en passant par l’Inde, ou de nombreux pays d'Amérique latine, ont initié un processus de développement.

Comme le souligne également Jean-Paul II, cet accès au marché international ne doit pas d'abord être centré sur l'exploitation des ressources naturelles, mais sur 1a valorisation des ressources humaines, puisque c'est évidemment là, dans ce capital humain, que réside 1a principale source de richesses. C'est pour cela également que Jean-Paul II souligne que le marché libre est "l'instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins" non seulement à l'intérieur de chaque pays, mais aussi "dans les rapports internationaux" (CA § 34), car le marché libre va contribuer à cette valorisation des ressources humaines.

Tout cela nécessite la mise en place de règles de juste comportement dans les échanges, à commencer par un véritable état de droit qui garantisse les propriétés légitimes et le bon déroulement des contrats : l'instabilité juridique ou la faiblesse du cadre juridique constituent un obstacle aux échanges et à leur bon déroulement. Mais cela nécessite aussi pour les pays riches d’accepter la fin de leur protectionnisme, notamment en matière agricole. C’est le cœur des négociations actuelles de l’OMC.

Il faut aussi citer une forme particulière d'échange essentielle au développement : il s'agit de tout ce qui concerne les capitaux et plus généralement les marchés financiers. La question de la dette du tiers-monde a été souvent dramatique, parce que gérée de manière totalement irréaliste et inefficace, sans aucun sens de la mesure et de la responsabilité, par des organismes souvent irresponsables. Maintenant que le mal est fait, il faut gérer cette question au mieux des intérêts de tous, sans provoquer d'effondrement du système financier mondial.

Mais le problème a été fondamentalement mal posé, car les besoins de financement sont tels, en raison du retard de développement, que les capitaux vont naturellement vers le tiers monde si l'état de droit le permet, garantissant le bon déroulement des contrats financiers. Les flux de capitaux vers les pays en développement sont en hausse rapide. Cette progression ne s'explique que par le secteur privé, volontaire, et ces capitaux privés représentent désormais une grande part des capitaux qui s'investissent dans les pays en développement: c'est la conséquence de la reconnaissance par les pays pauvres de l'intérêt de véritables financements extérieurs, responsables, et par  les investisseurs des opportunités gigantesques qui existent dans les pays en développement. Les financements et investissements Sud-Sud se développement également. Pour les pays intermédiaires à développement rapide, la question de la dette est devenue sensiblement moins préoccupante, car le rapport entre la dette et les exportations décline, en raison du développement rapide des échanges internationaux en provenance de ces pays.

Il y a donc un lien étroit entre le développement du tiers monde et l'ensemble du développement international : les deux éléments vont de pair. Il s'agit vraiment d'un développement solidaire, l'un n'allant pas sans l'autre et ce développement passe par le commerce international, le « doux commerce », comme disait Montesquieu, qui est un facteur de paix et de compréhension entre les peuples, donc de réconciliation. Pour autant, cela ne doit pas faire oublier les conditions internes du développement.


II - LES CONDITIONS INTERNES DU DÉVELOPPEMENT.

Dans Sollicitudo rei socialis (§ 44) Jean-Paul II soulignait que "le développement requiert surtout un esprit d'initiative de la part des pays qui en ont besoin eux-mêmes. Chacun d'eux doit agir en fonction de ses propres responsabilités, sans tout attendre des pays plus favorisés (...). Chacun doit explorer et utiliser le plus possible l'espace de sa propre liberté. Chacun devra aussi se rendre capable d'initiatives répondant à ses propres problèmes de société (...). Le développement des peuples commence et trouve sa mise en oeuvre la plus appropriée dans l'effort de chaque peuple pour son propre développement, en collaboration avec les autres. Dans ce  sens, il est important que les pays en voie de développement favorisent l'épanouissement de tout citoyen par l'accès à une culture plus approfondie et à une libre circulation des informations".

Quelles sont donc les conditions internes qui favorisent le développement ? Il doit être clair que si chaque peuple a ses propres traditions, doit pouvoir poursuivre librement sa propre voie, il y a aussi des constantes et un certain nombre d'éléments incontournables.

C'est d'abord le fait que, riche ou pauvre, du Nord ou du Sud, comme de l'Ouest ou de l'Est, tout homme a droit au respect de sa dignité et de sa liberté. Cela doit écarter, contrairement à ce qui s'est produit il y a quelques années dans de nombreux pays du tiers monde, les systèmes économiques et politiques totalitaires qui réduisent l'homme "à un ensemble de relations sociales" (CA § 13).

Le développement des personnes et des peuples ne peut passer par une économie socialiste planifiée, comme on l'a longtemps cru et fait croire, car le socialisme repose sur une erreur fondamentale "de caractère anthropologique" (C § 13). "De cette conception erronée de la personne découlent la déformation du droit qui définit la sphère d'exercice de la liberté, ainsi que le refus de 1a propriété privée".

Il doit être clair qu'il n'y a pas deux sortes d'institutions dans la vie économique : celles qui seraient praticables dans les pays riches et qui viseraient à respecter dignité et liberté de l'homme et celles qu’il faudrait accepter pour assurer le développement des pays pauvres, qui nieraient la liberté et ne sauraient, nécessité faisant loi,  respecter tous les droits fondamentaux des personnes. Il est clair que les droits fondamentaux des personnes sont les mêmes partout et doivent être respectés partout.

En outre, l'homme sera vraiment créateur s'il peut donner le meilleur de lui-même, c'est-à-dire si ses droits fondamentaux (en particulier à la liberté, à la propriété et à l'initiative dans le domaine économique) ( CA § 24)  sont respectés : ce que Jean-Paul II dit à propos des pays de l'Est sur le fait que l'inefficacité du système économique n'est pas d'abord un problème technique, mais vient de la violation de ces droits fondamentaux, est tout aussi vrai pour le tiers monde. Le développement lui aussi est donc affaire de « droits humains à l'initiative, à la propriété et à la liberté dans le domaine économique ». C'est un problème de reconnaissance de la vérité de l'homme et donc du fait que la liberté doit être ordonnée à cette vérité.

Le développement, que ce soit au Sud ou à l'Est, est donc d'abord affaire de droits humains et d'institutions. Il s'agit de trouver les institutions qui respectent 1es droits humains fondamentaux et incitent chacun à donner le meilleur de lui-même. C'est ce que Jean-Paul II avait déjà souligné dans Sollicitudo rei socialis (§ 30)  (et auparavant dans Laborem exerçens) en parlant de la vocation de l'homme au travail "pour souligner que c'est toujours lui qui est le protagoniste du développement".

Bien plus, ajoute Jean-Paul II, "le Seigneur Jésus lui-même, dans la parabole des talents, met en relief le traitement sévère réservé à celui qui a osé enfouir le don reçu : "serviteur mauvais et paresseux -tu savais que je moissonne là où je n'ai pas semé, et que je ramasse où je n'ai rien répandu... Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents" (MT 25, 26-28). Il nous revient, à nous qui recevons les dons de Dieu pour les faire fructifier, de semer et de moissonner. Si nous ne le faisons pas, on nous enlèvera même ce que nous avons. L'approfondissement de ces paroles sévères pourra nous pousser à nous consacrer avec plus de détermination au devoir, urgent pour tous aujourd'hui, de collaborer au développement intégral des autres : "Développement de tout l'homme et de tous les hommes" (SRS § 30).

On retrouve ici un thème présent dans l'Écriture dès La Genèse, dès la Création de l'homme, celui de la domination de l'homme sur la terre : le développement, ce n'est rien d'autre que la réponse à l'appel divin de gouverner la terre et de la soumettre, de "dominer la terre". Développer ses talents pour dominer la terre, c'est bien la mission de chaque homme, à la fois pour poursuivre l’œuvre du Créateur et pour mettre ses talents au service des autres C'est une condition préalable à la constitution progressive de la "civilisation de l'amour", celle qui passe par la réconciliation entre les peuples. Or, tout cela, dans le tiers-monde comme ailleurs, passe aussi par des institutions : parce qu'elles respectent la nature de l'homme et sa vérité, certaines institutions  favorisent son développement ; parce qu'elles vont contre la nature de l'homme et nient ses droits fondamentaux, d'autres institutions empêchent l'homme de donner aux autres hommes le meilleur de lui-même. Tout l'objet de Centesimus annus est justement de montrer quelles sont les institutions qui mettent le mieux en valeur l'homme, le capital humain, et qui favorisent le développement authentique de l'homme.

Le chapitre 4 de Centesimus annus passe en revue ces conditions institutionnelles d'une vie économique plus humaine et plus efficace à la fois : la propriété privée complétée par la destination universelle des biens (§ 30), la mise en valeur de la propriété de la connaissance, de la technique et du savoir, c'est-à-dire de l'homme lui-même "principale ressource de 1'homme" (§ 32), et en particulier le rôle spécifique, dans l'économie moderne de l'entreprise, de l'entrepreneur, de la "capacité d'initiative et d'entreprise" (§ 32) ; c'est le droit "l'initiative économique" déjà souligné dans Sollicitudo rei socialis (§ 15) ; le rôle spécifique du marché libre (§ 34 et 40) qui "place au centre la volonté et les préférences de la personne qui, dans un contrat, rencontrent celle d'une autre personne", à condition d'écarter "le risque d'une idolâtrie du marché qui ignore l'existence des biens qui, par leur nature, ne sont et ne peuvent être que de simples marchandises".

C'est aussi "le dû à l'homme parce qu'il est homme, en raison de son éminente dignité" (§ 34), ce qui pose l'immense question de la solidarité en précisant que ce dû comporte non seulement la possibilité de survivre, mais aussi "celle d'apporter une contribution active au bien commun de l'humanité", ce qui veut dire en particulier d'avoir accès au marché du travail ; "le rôle pertinent du profit" (§ 35) à condition de ne pas nier le fait que l'entreprise, tournée vers les autres, vers l'extérieur (rôle du client) est aussi une "communauté de personnes" (35).

C'est encore "la nécessité et l'urgence (...) d'un vaste travail éducatif et culturel qui comprenne l'éducation de consommateurs à un usage responsable de leur pouvoir de choisir" (§ 36), puisque la liberté de choix implique la responsabilité et donc  l'éducation  à  la liberté responsable; le respect de tous les groupes intermédiaires  ("la personnalité de la société") (§ 13), à commencer par la famille première structure fondamentale pour une "écologie humaine" (§ 39) qui va permettre d'acquérir un conscience de notre dignité, de nous préparer à affronter un destin unique et irremplaçable, de considérer sa vie non comme un ensemble de sensations à expérimenter mais comme "une œuvre à accomplir" (§ 39), puisque contre "la culture de la mort, la famille constitue le lieu de la culture de la vie"
(§ 39).

Voilà les institutions qui favorisent, partout, "le développement intégral de la personne humaine" (§ 43) et voilà la Doctrine sociale qui "reconnaît le caractère positif du marché et de l'entreprise, mais qui souligne et même temps la nécessité de leur orientation vers le bien commun" (§ 43). Ce sont ces institutions qui permettront que "par son travail l'homme se dépense non seulement pour lui-même, mais aussi pour les autres et avec les autres. Chacun collabore au travail et au bien d'autrui. L'homme travaille pour subvenir aux besoins de sa famille, de la communauté à laquelle il appartient, de la nation et en définitive de l'humanité tout entière. En outre, il collabore au travail des autres personnes qui exercent leur activité dans la même entreprise, de même qu'au travail des fournisseurs et à la consommation des clients, dans une chaîne de solidarité qui s'étend progressivement (...). De même que la personne se réalise pleinement dans le libre don de soi, de même la propriété se justifie moralement dans la création (...) de possibilités (...) du développement humain pour tous" (§ 44).

Les conditions institutionnelles du développement sont donc essentielles, pour inciter chacun à donner aux autres le meilleur de lui-même. Ces conditions sont souvent loin d'être remplies dans le tiers-monde, d'où la faiblesse du développement. En outre, existent souvent des obstacles au développement, que l'on pourrait rapprocher des "structures de péché" dont parle Jean-Paul II dans Sollicitudo rei socialis (§ 36).

Certes, Jean-Paul II souligne bien, en particulier dans Reconciliatio et paenitentia (§ 16) que les "cas de péché social sont le fruit, l'accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels"; il rappelle que "les vraies responsabilités sont donc celles des personnes. Une situation – et de même une institution, une structure, une société – n'est pas, par elle-même, sujet d'actes moraux ; c'est pourquoi elle ne peut être, par elle-même, bonne ou mauvaise".

Mais une institution reflète une éthique, une conception de l'homme : les structures de péché ne sont-elles pas des institutions qui freinent le véritable développement humain en ne respectant pas l'homme et ses droits fondamentaux. De même, les institutions influencent notre comportement ; certaines poussent plus que d'autres à donner le meilleur de soi-même. Elles contribuent à tisser les structures morales de la liberté, l'armature d'une culture de la liberté responsable. Au contraire, une partie des obstacles au développement se trouve dans des institutions non respectueuses de l'homme, qui sont autant de "structures du péché", parce qu'elles ne respectent pas la vérité de l'homme. Ces structures de péché empêchent la réconciliation entre les peuples.

On pourrait appliquer la même analyse à l'État et à son rôle dans le secteur économique. Jean-Paul II, ici encore, souligne que "l'activité économique, en particulier celle de l'économie de marché, ne peut se dérouler dans un vide institutionnel, juridique et politique. Elle suppose, au contraire, qui soient assurées les garanties des libertés individuelles et de la propriété" (§ 48) D'ailleurs, "l’un des principaux obstacles au développement et au bon ordre économique est le défaut de sécurité" (§ 48).

Mais, en sens inverse, un rôle de l'État inapproprié, niant le principe de subsidiarité, débouchant notamment sur "l'Etat de l'assistance" "provoque la déperdition des forces humaines, l'hypertrophie des appareils publics animés par une logique bureaucratique plus que par la  préoccupation d'être au service des usagers, avec une croissance énorme des dépenses" (§ 48). Cela vaut pour les pays développés, comme pour le tiers-monde.  Comme le souligne Benoît XVI dans Deus Caritas Est (§ 28 b) : « Nous n’avons pas besoin d’un Etat qui régente et qui domine tout, mais au contraire d’un Etat qui reconnaisse généreusement et qui soutienne, dans la ligne du principe de subsidiarité, les initiatives qui naissent des différentes forces sociales et qui associent spontanéité et proximité avec les hommes ayant besoin d’aide ».

Certes, chaque pays a sa culture, ses traditions, ses spécificités et l'Église n'a pas ici de modèle unique à proposer, qui viendrait nier la diversité humaine et sa créativité. Mais les conditions institutionnelles du développement reposent sur des bases identiques, car elles doivent respecter l'homme, sa dignité et sa liberté, ainsi que sa vérité, et favoriser sa créativité et son souci des autres. Encore faut-il qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés sur le sens profond du développement.


CONCLUSION

Le développement doit être celui de tout homme, de tous les hommes : le tiers-monde ne peut donc rester à l'écart et il n'est plus possible d'attendre : au delà de la solidarité immédiate, indispensable, et en particulier du partage volontaire auquel tout homme est appelé, la solidarité à plus long terme passe par le partage des conditions qui favorisent le développement : insertion dans les échanges mondiaux et institutions appropriées, y compris l'investissement prioritaire en capital humain. La paix est à ce prix. La réconciliation entre les peuples aussi.

Mais le développement doit aussi être celui de l'homme tout entier. Il ne saurait être entendu en un sens strictement économique et matériel. "Le vrai développement ne peut pas consister dans l'accumulation pure et simple de la richesse" (SRS § 9), car "l'homme ne vit pas seulement de pain". Aux cotés des risques du sous-développement existent aussi ceux du "sur-développement" lorsque les hommes deviennent "esclaves de la possession et de la jouissance immédiate" (SRS § 28).

Face à ceux qui manquent de tout, il ne faut pas se tromper de discours et mépriser, lorsque l'on a le ventre plein, les biens matériels indispensables, qui font défaut aux autres. "Le mal ne consiste pas dans l'avoir en tant que tel, mais dans le fait de posséder d'une façon qui ne respecte pas la qualité ni l'ordre des valeurs des biens que l'on a, qualité et ordre des valeurs qui découlent de la subordination des biens et de leur mise à la disposition de l'être de l'homme et de sa vraie vocation" (SRS § 28).

Bref, "il n'est pas mauvais de vouloir vivre mieux, mais ce qui est mauvais, c'est le style de vie qui prétend être meilleur quand il est orienté vers l'avoir et non vers l'être, et quand on veut avoir plus non pour être plus mais pour consommer l'existence avec une jouissance qui est à elle-même sa fin" (CA § 36). 

Or "ces critiques s'adressent moins à un système économique qu'à un système éthique et culturel. En effet, l'économie n'est qu'un aspect et une dimension dans la complexité de l'activité humaine. Si elle devient un absolu, si 1a production et la consommation des marchandises finissent seule valeur de la société (...) il faut en chercher la cause non seulement et non tant dans le système économique lui-même, mais dans le fait que le système socioculturel ignorant la dimension éthique et religieuse, s'est affaibli et se réduit alors à la production des biens et des services" (CA 39).

C’est à nouveau la question des structures morales de la liberté qui est posée. Si elles ne sont pas respectées c'est l'inversion des moyens et des fins, au sein du processus de développement ; c'est l'oubli des dimensions culturelles et surtout spirituelles et religieuses de l'homme. C’est la prise en compte de ces dimensions humaines, culturelles et spirituelles qui favorisera la paix authentique, celle qui passe par la réconciliation entre les hommes et entre les peuples. De plus, comme le dit Benoît XVI (DCE § 29) « L’homme, au-delà de la justice, a et aura toujours besoin de l’amour ». Finalement, ce que la Doctrine Sociale de l’Eglise nous rappelle, c'est que le développement intégral de l'homme est celui qui le rapproche de Dieu, et non celui qui l'en éloigne Après tout, cet enseignement n'a rien de nouveau, puisqu'il y a prés de 2000 ans, le Christ nous a déjà interrogé ainsi : "Que sert donc à l'homme de gagner le monde entier s'il se perd ou se ruine lui-même ?" (Luc, 9.25).

Intervention du Professeur Jean-Yves NAUDET
Professeur à l’Université Paul Cézanne (Aix-Marseille III)
Président de l’Association des Economistes Catholiques







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