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23 janvier 2008 3 23 /01 /janvier /2008 18:55
L’essentiel de la pensée et des recommandations de l’Eglise catholique sur le thème de la mondialisation économique figure dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise  au septième chapitre, la vie économique, sous-chapitre V : « LES « RES NOVAE » EN ECONOMIE » (p. 202-211).

On peut les résumer en quatre points principaux :

1/ L’identification par l’Eglise des véritables nouveautés liées à la mondialisation ;
2/ Les périls qui résulteraient d’une absence d’orientation volontaire, institutionnelle et internationale des tendances à l’œuvre ;
3/ Les orientations qu’il faudrait prendre à l’échelle de la planète ;
4/ Les orientations plus spécifiques qui incombent aux pays développés.

1.    L’identification par l’Eglise des véritables nouveautés liées à la mondialisation

La première d’entre elles est la force d’expansion prodigieuse des marchés financiers qui a été rendue possible par le développement des technologies de la communication et la dérèglementation de ces derniers. Le marché global des capitaux repose désormais sur une sophistication toujours plus élevée des produits financiers et un volume de transactions sans commune mesure avec celles de l’économie réelle.
Ce constat n’infirme pas la vocation première des marchés financiers qui est de permettre de trouver des financements pour investir dans des activités productives et rentables ; toutefois, la mobilité accrue de la circulation des capitaux devient un facteur d’instabilité permanente à l’échelle mondiale. A ce premier danger s’ajoute celui d’un renforcement d’une logique « auto-préférentielle » , c’est-à-dire une propension des marchés à faire de l’économie financière une fin en soi et à se concentrer dans les parties du globe capables d’absorber les évolutions et les innovations incessantes de ces derniers.
Ce qui est aussi nouveau, c’est le fait que « les gouvernements des différents pays voient leur action dans le domaine économique et social toujours plus fortement conditionnée par les attentes des marchés internationaux des capitaux et par les requêtes toujours plus pressantes de crédibilité provenant du monde financier . A cause des nouveaux liens entre les opérateurs globaux, les mesures traditionnelles de défense des États apparaissent condamnées à l’échec et, face aux nouvelles aires de la compétition, la notion même de marché national passe au second plan ».
Ce qui est nouveau enfin, c’est l’irruption du paramètre de la vitesse dans la compréhension de ces marchés. Non seulement les capitaux peuvent être déplacés instantanément, mais la réalité elle-même multiforme et à plusieurs niveaux des marchés financiers ne cesse d’évoluer dans un sens largement imprévisible qui défie en permanence l’effort d’analyse et de compréhension.
L’Eglise constate en outre le processus d’intégration croissante des économies nationales, tant à cause des marchés financiers que de l’intensification du commerce des biens et des services. La nouveauté tient à la proportion croissante des opérateurs économiques qui portent un regard mondial sur leurs activités, une tendance qui favorise à son tour l’extension à l’échelle planétaire des échanges commerciaux et des transactions financières. Celle-ci se renforce également du fait de la réduction importante des coûts de communication et des nouvelles technologies.

2. Les périls qui résulteraient d’une absence d’orientation volontaire, institutionnelle et internationale des tendances à l’œuvre

Ces différentes tendances sont porteuses de virtualités positives autant que négatives. Toutefois, pour qu’elles deviennent vraiment positives, l’Eglise estime qu’elles doivent être orientées de manière volontaire, institutionnelle et internationale. Sans ce parti, il en résulterait pour elle un renforcement des conséquences négatives déjà largement observables comme :
- Une tendance à l’augmentation des inégalités, aussi bien entre pays avancés et pays en voie de développement, qu’au sein même des pays industrialisés  ;
- De fortes disparités entre les pays pour ce qui est de l’accès aux connaissances techniques et scientifiques et aux produits technologiques les plus récents  ;
- Le renforcement des « distorsions du système commercial international qui, souvent, à cause des politiques protectionnistes, discrimine les produits provenant des pays pauvres et y entrave la croissance d’activités industrielles et le transfert de technologies »  ;
- La détérioration continuelle des termes d’échange des matières premières et l’aggravation du fossé entre pays riches et pays pauvres  ;

Mais aussi :
- La compromission des spécificités locales et des diversités culturelles par les processus économiques et financiers en cours ;
- La vulnérabilité toujours plus grande des pays écartés des processus économiques et financiers en cours, mais qui néanmoins peuvent en subir les conséquences négatives de plein fouet ;
- La compromission de l’avenir des générations futures, l’exclusion des générations vieillissantes et la destruction progressive de l’unique écosystème que forme la planète.

3. Les orientations qu’il faudrait prendre à l’échelle de la planète

Face à ces périls, l’Eglise formule plusieurs recommandations qui vont dans le sens d’un bien commun planétaire, en ayant particulièrement en vue les plus défavorisés :
- Relever le défi « d’assurer une mondialisation dans la solidarité, une mondialisation sans marginalisation »  ;
- Rappeler inlassablement les critères éthiques qui devraient orienter les relations économiques internationales: la poursuite du bien commun et la destination universelle des biens; l’équité dans les relations commerciales; l’attention accordée aux droits et aux besoins des plus pauvres dans les politiques commerciales et de coopération internationale  ;
- Promouvoir une autorité publique internationale au service des droits humains, de la liberté et de la paix. Celle-ci, selon l’Eglise, ne s’est pas encore entièrement réalisée, et elle constate les fréquentes hésitations de la communauté internationale concernant le devoir de respecter et d’appliquer les droits humains  ;
- Inciter les organisations de la société civile à prendre conscience des nouveaux devoirs auxquels elles sont appelées au niveau mondial afin de situer l’actuel processus de croissance de l’économie et de la finance à l’échelle planétaire dans un horizon garantissant un respect effectif des droits de l’homme et des peuples, ainsi qu’une répartition équitable des ressources, à l’intérieur de chaque pays et entre les différents pays: Cela fait écho au souhait pressant de Jean-Paul II invitant les travailleurs à de plus larges associations encore que celles qui existent déjà  ;
- Préserver la solidarité entre les générations, et pour cela, exiger que, dans la planification globale, on agisse selon le principe de la destination universelle des biens pour ceux d’aujourd’hui et de demain  ;
- Inciter les institutions économiques et financières internationales à trouver des solutions institutionnelles capables de favoriser réellement la stabilité du système financier international, sans en réduire les potentialités ni l’efficacité. Il est indispensable qu’un cadre normatif protège cette stabilité dans la complexité de tous ses éléments ;
- Presser la communauté internationale, à côté des Etats-nations, de réguler le système économique financier mondial, à l’aide d’instruments politiques et juridiques adéquats et efficaces ;
- Etendre le rayon d’action de la politique au-delà des frontières nationales, en acquérant rapidement une dimension opérationnelle mondiale pouvant lui permettre d’orienter le processus en cours à la lumière de paramètres non seulement économiques mais aussi moraux. L’objectif de fond sera de guider ces processus en garantissant le respect de la dignité de l’homme et le développement complet de sa personnalité en vue du bien commun.  Remplir cette tâche comporte la responsabilité d’accélérer la consolidation des institutions existantes, ainsi que la création de nouveaux organes auxquels confier cette responsabilité ; 
- Représenter au sein des organismes internationaux les intérêts de la famille humaine de manière équitable. Il est nécessaire pour l’Eglise que ces institutions «en évaluant les conséquences de leurs décisions, (...) tiennent toujours dûment compte des peuples et des pays qui ont peu de poids sur le marché international mais qui concentrent en eux les besoins les plus vifs et les plus douloureux, et ont besoin d’un plus grand soutien pour leur développement » ;
- Promouvoir auprès des acteurs de l’économie internationale une conception de l’économie qui garantisse, au niveau international, la distribution équitable des ressources et réponde à la conscience de l’interdépendance — économique, politique et culturelle — qui unit désormais de façon définitive les peuples entre eux et fait qu’ils se sentent liés par un unique destin ; 
- Mettre en avant des modèles de développement qui ne prévoient pas seulement «d’élever tous les peuples au niveau dont jouissent aujourd’hui les pays les plus riches, mais de construire, par un travail solidaire, une vie plus digne, de faire croître réellement la dignité et la créativité de chaque personne, sa capacité de répondre à sa vocation et donc à l’appel de Dieu » .

4. Les orientations plus spécifiques qui incombent aux pays développés

L’Eglise constate que, outre la pauvreté qui s’est durablement installée dans ces pays, la plupart de leurs habitants se sentent réduits à l’état de rouage dans un système de production et de consommation qui a perdu son sens. Elle estime que l’effort de relèvement des pays les plus pauvres ne peut que bénéficier aux sociétés développées qui se résignent au règne des marchandises parce qu’elles ont perdu la dimension éthique et religieuse qui serait seule capable de les ramener à une conception intégrale de l’homme.
Face aux évolutions très rapides des modes de production et de consommation de ces sociétés, l’Eglise propose « un vaste travail éducatif et culturel qui comprenne l’éducation des consommateurs à un usage responsable de leur pouvoir de choisir, la formation d’un sens aigu des responsabilités chez les producteurs, et surtout chez les professionnels des moyens de communication sociale, sans compter l’intervention nécessaire des pouvoirs publics. »

Les neuf pages de synthèse sur la mondialisation qu’offre le Compendium s’inscrivent dans la tentative constante et systématique du Magistère d’offrir la vision la plus contrastée possible d’un phénomène en en décrivant les multiples facettes, avant d’en exprimer les aspects positifs et négatifs du point de vue éthique.  Cet effort pour aboutir à un tableau raisonné et équilibré de la mondialisation, tant du point de vue descriptif que du point de vue normatif, présente à la fois deux avantages et un inconvénient.

Le premier avantage tient à la systématicité à laquelle il vient d’être fait allusion. Elle offre une vue d’ensemble sur la mondialisation économique qui permet d’une part de conserver en mémoire les traits majeurs de ce phénomène, d’y rattacher les questions éthiques principales qu’il soulève et les dangers qu’il recèle de ce point de vue. Elle permet aussi d’identifier les correspondances qui relient entre elles ses différentes dimensions, tant constitutives que morales.

Le deuxième avantage est, conformément à la vocation de la DSE , de fournir de nombreuses orientations pour l’action.

L’inconvénient tient au type d’interpellation morale qui a été retenu dans ces textes, qui, à son tour, dépend du ton, et plus généralement encore, du style qui prévaut tout au long des pages. Que l’on ne se méprenne pas sur ce qui va suivre. Ce n’est pas une critique de plus sur la forme des documents de la DSE, qui sont souvent attaqués au motif qu’ils seraient lourds, redondants, fastidieux, difficiles à lire pour le commun des mortels, inaccessibles, pour s’en tenir aux principales critiques.

Non, la difficulté principale tient à la tempérance avec laquelle sont commentés les bons et les mauvais aspects de la mondialisation, tempérance qui manifeste combien le texte est censé s’adresser à des êtres raisonnables, prêts à entendre le développement et à suivre le balancier subtil des arguments favorables ou défavorables à la mondialisation telle qu’elle va. Elle tient en outre à la calme résolution avec laquelle les principaux protagonistes de cette dernière, depuis leur prise de conscience supposée de ses bienfaits et méfaits, sont invités, chacun dans son ordre, à se corriger, et à corriger leurs actions et leurs institutions, en vue du bien commun de tout homme et de tous les hommes.

Une lecture attentive du texte montre, en effet, que, dans la satisfaction comme dans la critique, le Magistère ne permet jamais que ses mots véhiculent une trop grande charge d’émotion.

En quoi tout ceci est-il un problème ? Il me semble que certaines illusions peuvent naître de l’apaisement paradoxal que procure ce texte : perdre de vue la tragédie et l’épouvante à mille têtes dans laquelle se débattent les êtres humains pris dans la mondialisation, surestimer la liberté de ceux qui veulent changer sa face et sous-estimer la nocivité de ceux qui la veulent comme elle est.
En somme, ce monument d’équilibre sur les vertus et les vices de la mondialisation satisfait la demande d’intelligibilité du phénomène et fournit bel et bien une orientation idéale pour l’action. Toutefois, son exhortation à tendre vers une mondialisation digne pour tous est dite de manière si raisonnable et tempérée, est à ce point suggérée comme une évidence poursuivie par quiconque est accessible à la raison, qu’elle en paraitrait presque aisément à notre portée.

Or, tout cela est rien moins qu’obvie faute de considérer d’assez près l’ensemble des mécanismes et des comportements qui résistent à cette évidence et qui font aujourd’hui la mondialisation telle qu’elle est. Autrement dit, si la description que le Magistère fait de la mondialisation économique est juste, de même que les recommandations à caractère moral qu’il propose pour en corriger l’inhumanité, il lui manque de nous dire comment on passe de l’une aux autres sans autre forme d’analyse.

Il convient ici aussi de ne pas se méprendre. Il entre dans la définition habituelle de la DSE de ne pas avoir à donner des solutions techniques - ou pire encore toutes faites - aux problèmes sociaux ou économiques qu’elle examine. Elle laisse ce soin aux hommes et aux femmes de bonne volonté concernés par ces derniers. Elle tente plutôt, en tant qu’orientation idéale, de montrer ce qu’il convient de vouloir. Dans les termes de Bossuet, qui, à son tour s’inspire de St Augustin au livre XIII de la Trinité :
Là, ce grand homme pose pour principe une vérité importante, que la félicité demande deux choses : pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut. Le dernier, aussi nécessaire : car comme, si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n'est pas satisfaite ; de même, si vous ne voulez pas ce qu'il faut, votre volonté n'est pas réglée ; et l'un et l'autre l'empêche d'être bienheureuse, parce que la volonté qui n'est pas contente est pauvre, aussi la volonté qui n'est pas réglée est malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité, qui n'est pas moins la santé parfaite de la nature que l'affluence universelle du bien. Donc également nécessaire de désirer ce qu'il faut, que de pouvoir exécuter ce qu'on veut. (Sermon sur l’Ambition, 1662)

La difficulté que je tente de cerner à la fois dans le texte et le style du Magistère vient du fait que la proposition « vouloir ce qu’il faut » présuppose deux allégations dont elle ne fait qu’une seule maxime. Il convient d’abord en effet de bien déterminer, savoir ce qu’il faut vouloir, puis il faut vraiment vouloir ce que l’on sait devoir être voulu. Or, ce qui sépare la mondialisation telle qu’elle va de l’orientation idéale que tente de lui imprimer l’Eglise, c’est sans doute que certains attendent de savoir ce qu’il faut vouloir pour régler leur volonté sur cette conscience nouvelle de leur devoir, à quoi le Magistère aide grandement ; mais, c’est bien plus sûrement que ceux qui savent « ce qu’il faut » mais ne le veulent pas vraiment sont soit plus nombreux que les précédents, soit forment une minorité influente et active décidée à conserver les choses en l’état pour sa plus grande satisfaction.

Le tort, bien involontaire, du Magistère lorsque qu’il se laisse aller à ce style tout équilibré qui le caractérise est de nous laisser penser qu’il suffit de savoir ce qu’il faut vouloir pour vraiment « vouloir ce qu’il faut ». On risque alors de perdre en route une juste évaluation de l’opaque résistance qu’opposent à cette volonté bien réglée les « structures de péché ».

Ce concept a été progressivement établi par Jean-Paul II à partir de son pontificat et il connaît sa formulation la plus explicite et la plus développée dans l’encyclique « Sollicitudo Rei Socialis » donnée en 1987. Il est plus complètement expliqué dans le chapitre V de ce document : « UNE LECTURE THEOLOGIQUE DES PROBLEMES MODERNES ». Toutefois, un premier aperçu de sa signification est donné dans la section 16 du chapitre III, « PANORAMA DU MONDE CONTEMPORAIN ». Le pape y tente un bilan des deux décennies de politiques de développement au niveau international qui ont précédé et parvient au constat suivant :
On doit constater que, malgré les louables efforts accomplis ces deux dernières décennies par les pays plus développés ou en voie de développement et par les Organisations internationales pour trouver une issue à la situation, ou au moins remédier à quelques-uns de ses symptômes, la situation s'est considérablement aggravée. Les responsabilités d'une telle aggravation proviennent de causes diverses. Signalons les omissions réelles et graves de la part des pays en voie de développement eux-mêmes, et spécialement de la part des personnes qui y détiennent le pouvoir économique et politique. On ne saurait pour autant feindre de ne pas voir les responsabilités des pays développés, qui n'ont pas toujours, du moins pas suffisamment, compris qu'il était de leur devoir d'apporter leur aide aux pays éloignés du monde de bien-être auquel ils appartiennent.
Toutefois, il est nécessaire de dénoncer l'existence de mécanismes économiques, financiers et sociaux qui, bien que menés par la volonté des hommes, fonctionnent souvent d'une manière quasi automatique, rendant plus rigides les situations de richesse des uns et de pauvreté des autres. Ces mécanismes, manœuvrés - d'une façon directe ou indirecte - par des pays plus développés, favorisent par leur fonctionnement même les intérêts de ceux qui les manœuvrent, mais ils finissent par étouffer ou conditionner les économies des pays moins développés. Il nous faudra, plus loin, soumettre ces mécanismes à une analyse attentive sous l'aspect éthique et moral.

En choisissant à dessein des mots tels que « mécanisme », « fonctionnent », « quasi-automatique », Jean-Paul II souligne et reconnaît que des conditionnements en partie aveugles et impersonnels sont à l’œuvre dans le monde. Leur solidité apparente, leur nature collective et générale, leurs multiples rouages et dimensions l’amèneront à choisir le mot « structure » pour les qualifier. Toutefois, en réaction à l’idée selon laquelle ces structures seraient douées d’une vie propre totalement indépendante de l’action et de la volonté des hommes, il explique un plus loin dans l’encyclique qu’elles «ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir. Ainsi elles se renforcent, se répandent et deviennent sources d'autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes». Trois ans auparavant, sans employer encore l’expression « structures de péché », il avait précisé dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia (2 décembre 1984) 16 :
(...) quand elle parle de situations de péché ou quand elle dénonce comme péchés sociaux certaines situations ou certains comportements collectifs de groupes sociaux plus ou moins étendus, ou même l'attitude de nations entières et de blocs de nations, l'Eglise sait et proclame que ces cas de péché social sont le fruit, l'accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels. Il s'agit de péchés tout à fait personnels de la part de ceux qui suscitent ou favorisent l'iniquité voire l'exploitent ; de la part de ceux qui, bien que disposant du pouvoir de faire quelque chose pour éviter, éliminer ou au moins limiter certains maux sociaux, omettent de le faire par incurie, par peur et complaisance devant la loi du silence, par complicité masquée ou par indifférence ; de la part de ceux qui cherchent refuge dans la prétendue impossibilité de changer le monde ; et aussi de la part de ceux qui veulent s'épargner l'effort ou le sacrifice en prenant prétexte de motifs d'ordre supérieur. Les vraies responsabilités sont donc celles des personnes. Une situation — et de même une institution, une structure, une société — n’est pas, par elle-même, sujet d’actes moraux ; c’est pourquoi elle ne peut être, par elle-même, bonne ou mauvaise.

Ainsi libéré des ambiguïtés initiales liées à la notion de péché social, et lui substituant celle de « structure de péché », il se trouve alors plus libre en 1987 d’énoncer ceci :
Si l'on considérait certaines formes modernes « d'impérialisme» à la lumière de ces critères moraux, on découvrirait que derrière certaines décisions, inspirées, seulement en apparence, par des motifs économiques ou politiques, se cachent de véritables formes d'idolâtrie de l'argent, de l'idéologie, de la classe, de la technologie. J'ai voulu introduire ici ce type d'analyse surtout pour montrer quelle est la véritable nature du mal auquel on a à faire face dans le problème du développement des peuples : il s'agit d'un mal moral, résultant de nombreux péchés qui produisent des «structures de péché. Diagnostiquer ainsi le mal amène à définir avec exactitude, sur le plan de la conduite humaine, le chemin à suivre pour le surmonter ».

Il semble que l’Eglise n’ait pas pleinement encore pris toute la mesure de la force heuristique et démonstrative de ce concept. Il paraîtrait pourtant capable, en première analyse, de rendre au-moins trois services significatifs.
Tout d’abord, il fournit une véritable articulation à la disjonction problématique que j’évoquais plus haut, à propos de la mondialisation, entre discours descriptif et discours normatif. Comme l’expliquent, en effet, Bichot et Lensel  dans le livre qu’ils consacrent à ce concept : « Conformément au programme pontifical « unir la foi à la science et à la sagesse », la notion de « structures de péché » apparaît au confluent de trois courants qui sont: ce que le pape appelle « l’analyse sociopolitique », c’est-à-dire l’apport des sciences de l’homme et de la société; la réflexion éthique; et la théologie morale, par laquelle « la volonté de Dieu trois fois Saint est prise en considération, avec son projet pour les hommes, avec sa justice et sa miséricorde », ainsi que la liberté de l’homme. ». Aussi, ce concept semble-t-il pouvoir dialoguer avec les singularités abstraites de l’individualisme méthodologique ou les totalités abstraites de l’approche holiste, sans se laisser enfermer par aucune de ces cadres de référence classiques en sciences sociales, en raison de la théologie de l’incarnation qui le sous-tend.

En deuxième lieu, il paraît aussi capable de surmonter l’objection formulée plus haut selon laquelle l’invitation à la recherche du bien commun qui émaille le discours du Compendium sur la mondialisation est affaiblie par l’absence d’analyse véritable des raisons pour lesquelles ces vénérables exhortations paraissent à elles seules bien impuissantes. Cette remarque a du reste une portée beaucoup plus générale et concerne la DSE dans son entier. Comme l’explique avec rigueur Mgr Schooyans  :
La méthode traditionnelle de l’enseignement social de l’Église comporte une autre caractéristique. Elle met en exergue la responsabilité des personnes et impute les désordres sociaux aux pécheurs qui font un usage abusif de leur pouvoir, trafiquent la marchandise, battent fausse monnaie, paient mal leurs employés, pratiquent des taux usuraires, etc. En fin de compte, cet enseignement social reste très dépendant d’une morale en deuxième personne, du type je - tu. On privilégie alors les relations immédiates, où l’une des deux parties est invitée à faire un meilleur usage de son pouvoir économique ou politique dans ses relations avec d’autres personnes.
(…) Mais en dépit de ses mérites et de sa nécessité, cette approche de la morale sociale en deuxième personne souffre d’une grave lacune. Elle ne prend pas assez en compte les médiations institutionnelles. Or, par définition, celles-ci procurent des relations médiates entre personnes, entre personnes et communautés, entre communautés. Parce qu’elles passent par des institutions économiques, politiques, sociales, etc., ces médiations procurent des relations appelées « en troisième personne ». L’enseignement social de l’Église doit prendre en compte prioritairement ces relations médiates, car, dans la vie de la société humaine « globalisée », celles-ci se sont multipliées, diversifiées, intensifiées — pour le meilleur et pour le pire... Le bien comme le mal, la justice comme l’injustice, la libération comme l’oppression passent par ces médiations.
En ce sens-là, l’enseignement social de l’Église devrait accueillir critiquement, non pas tant la notion problématique de péché collectif, mais celle de structure de péché. On vise par là des institutions, des organisations, des personnes morales, des entités jouissant de la personnalité juridique, etc. qui sont le produit de l’activité des hommes, orientées vers un objectif, et qui, peut-être même sans mauvaises intentions, peuvent procurer de la violence et des injustices.

Enfin, le concept de « structures de péché » pourrait se révéler utile par rapport aux deux tentations que l’on peut percevoir dans la littérature sur la mondialisation. On en trouve une assez bonne illustration dans le livre de Zygmunt Bauman, « le coût humain de la mondialisation » . L’auteur, sociologue, oscille régulièrement entre le fait d’imputer celle-ci à des forces anonymes et incontrôlables, une sorte de nouvelle figure du destin, et celui de discerner derrière elle une claire volonté, celle d’une élite internationale totalement déterritorialisée qui souhaite désormais, grâce aux immenses possibilités que lui offre la nouvelle mobilité du capital, s’affranchir pleinement des obligations et des devoirs envers les peuples que son attachement à des territoires déterminés lui imposait naguère.

A l’appui de la première conception, on trouve la citation suivante :
« Les forces transnationales sont en grande partie anonymes et donc difficiles à identifier. Elles ne forment pas un ordre ou un système unifié. Elles composent un agrégat de systèmes manipulés par des acteurs essentiellement « invisibles »... Les forces en question ne possèdent ni unité ni coordination intentionnelle... Le «marché» est moins une interaction de forces concurrentielles, qu’un va-et-vient de demandes manipulées, de besoins créés artificiellement et de désirs de faire des profits rapides ». . 

Deux citations peuvent conforter la seconde perception :
1) Comme on peut le lire dans le jugement incisif de l’analyste politique sud-américain le plus engagé, c’est grâce à la nouvelle « porosité » de toutes les prétendues économies « nationales », et au caractère éphémère, élusif et déterritorialisé de l’espace dans lequel ils opèrent, que les marchés financiers mondiaux « imposent leurs lois et leurs règles à la planète. La mondialisation n’est rien d’autre qu’une extension totalitaire de leur logique appliquée à tous les aspects de l’existence »  ;
2)    Pour assurer leur liberté d’agir et de poursuivre sans contrainte les buts qu’ils se sont fixés, la finance mondiale, le commerce et l’industrie de l’information comptent sur la fragmentation politique — sur le morcellement — de la scène mondiale. On pourrait dire qu’ils ont tous les trois obtenu des droits dans des « Etats faibles » — c’est-à-dire dans des Etats qui sont faibles tout en restant des Etats.

Comme on l’a vu, le concept de « structures de péché » s’annonce comme un effort raisonné et méthodique pour penser à la fois le caractère anonyme et impersonnel des structures à même la concrétion et la solidification des conséquences d’une longue suite de péchés personnels enchevêtrés, dont Jean-Paul II dit lui-même que leurs effets vont bien au-delà de la vie assez brève des pécheurs eux-mêmes.

Jean-Luc Castro
Equipe « Economie : Paroles de Chrétiens » Diocèse de Nantes
22 septembre 2007

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