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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 06:25
Réflexions sur l’encyclique « Caritas in Veritate »
LE DEFI LANCE AUX ECONOMISTES


L’encyclique Caritas in veritate ouvre de formidables pistes de réflexions à tous les chrétiens comme « à tous les hommes de bonne volonté », puisque, selon la grande tradition de la doctrine sociale de l’Eglise, elle joue sur les registres de la foi comme sur ceux de la raison. Les économistes doivent se sentir particulièrement interpellés et le pape leur offre un véritable « programme de recherche » pour les années à venir. Sans aucun souci d’exhaustivité, voici quelques points forts, qu’il leur faudra, à la demande du Saint-Père, approfondir dans leurs prochains travaux:
-le débat charité/justice, déjà entamé dans Deus caritas est : « toute société élabore un système propre de justice. La charité dépasse la justice, parce qu’aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c'est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne peux pas « donner » à l’autre du mien, sans lui avoir donné tout d’abord ce qui lui revient selon la justice » (...) « La charité exige la justice (…) La charité dépasse la justice » : tout un programme à l’heure de la solidarité, de l’Etat providence, du don, de la gratuité, de l’obligatoire et du volontaire.
- le bien commun, sujet si classique et pourtant renouvelé « c’est le bien du « nous tous », constitué d’individus, de famille, et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale. Ce n’est pas un bien recherché pour lui-même, mais pour les personnes qui font partie de la communauté sociale, et qui, en elle seule, peuvent arriver réellement et plus efficacement à leur bien » (§7). On est loin de la raison d’Etat et le but du bien commun, c’est l’épanouissement des personnes.
-la mondialisation, sujet au cœur de l’actualité : « Le risque de notre époque réside dans le fait qu’à l’interdépendance déjà réelle entre les hommes et les peuples, ne corresponde pas l’interaction éthique des consciences et des intelligences dont le fruit devrait être l’émergence d’un développement vraiment humain » (§9) : la mondialisation ne doit pas être seulement économique. Et elle pose des problèmes « d’affaiblissement des réseaux de protection sociale » (§25).
-dans le même esprit, Benoît XVI relance la réflexion de Paul VI (Populorum progressio) sur les liens nécessaires entre « un développement intégral de l’homme » et « le développement solidaire de l’humanité » : le développement concerne l’homme tout entier, pas seulement « le pain », puisque « l’homme ne vit pas seulement de pain ».
-la parfaite continuité de la doctrine sociale : « Il n’y a pas deux typologies différentes de doctrine sociale, l’une préconciliaire et l’autre postconciliaire, mais un unique enseignement cohérent et un même temps toujours nouveau » (§12) : on retrouve une idée de Rerum novarum : les mêmes principes face aux choses nouvelles.
-la critique de « l’idéologie technocratique » (§14) : cette idée –fausse- que seule la technique compte dans le développement se retrouve du marxisme à l’utilitarisme.
-le lien indissociable entre développement et liberté : «  Le développement humain intégral suppose la liberté responsable de la personne et des peuples : aucune structure ne peut garantir ce développement en dehors et au-dessus de la responsabilité humaine » (§17) « Le développement ne peut être intégralement humain que s’il est libre ; seul un régime de liberté responsable lui permet de se développer de façon juste ». Il y a donc une réflexion à mener sur le bon usage de la liberté et sur le lien liberté-vérité.
-« Le profit est utile si, en tant que moyen, il est orienté vers un but qui lui donne un sens relatif aussi bien à la façon de la créer que de l’utiliser »  (§21): oui au profit, pas à n’importe quel prix, ni pour n’importe quoi.
-la réflexion sur le nouveau rôle des Etats dans un contexte de mondialisation : « Ce nouveau contexte a modifié le pouvoir politique des Etats » (§24).
-« A la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie » (§34) : on pense aux « structures de péché »  selon Jean-Paul II.
- Benoit XVI redit oui au marché « instrument économique qui permet aux personnes de se rencontrer, en tant qu’agents économiques, utilisant le contrat pour régler leur relations » (§35), mais il n’y a pas de marché sans justice, sans solidarité, sans confiance. Cependant,  « ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale « (§36).
- réflexions fondamentale aussi  sur « un système impliquant trois sujets : le marché, l’Etat et la société civile » (§38), avec la place du contrat, des lois justes,  de l’esprit du don : c’est le cœur de l’équilibre à trouver dans nos sociétés.
-on notera des interrogations très fortes sur le rôle de l’entrepreneur dans les grandes sociétés, mais aussi, ce qui est beaucoup plus novateur, le fait qu’aujourd’hui « l’entreprenariat doit être compris de façon diversifiée (.. .) : il est bon qu’à tout travailleur soit offerte la possibilité d’apporter sa contribution propre de sorte que lui-même sache travailler à son compte » (§41). Comme le disait Paul VI, « tout travailleur est un créateur » : nous devons donc tous pouvoir devenir comme des entrepreneurs.
-enfin, rappel essentiel : « pour fonctionner correctement, l’économie a besoin de l’éthique » (§ 45), mais pas d’une fausse éthique dont on abuse aujourd’hui comme argument de marketing : l’éthique ne peut être « un  étiquetage extérieur ».
Caritas in veritate comprend encore de très nombreux domaines de réflexions, mais les économistes-et les autres, doivent remercier Benoît XVI pour leur avoir offert, en posant les vraies questions, en ouvrant des pistes de réponses, un merveilleux cadeau : un vrai programme du recherche pour rendre l’économie plus humaine, grâce à une authentique éthique naturelle et chrétienne.

Jean-Yves Naudet
Professeur à l’Université Paul Cézanne (Aix-Marseille III)
Président de l’Association des économistes catholiques
Vice-président de l’Association internationale pour l’enseignement social chrétien

(1) Article publié dans l’Osservatore Romano, Edition en langue française, N° 29 du 21 juillet 2009
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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 06:19
Le déchainement médiatique contre Benoît XVI a quelque chose d’indécent. Ce n’est pas la première fois et on l’avait déjà vu à propos du discours de Ratisbonne sur l’Islam, où le Pape, à partir d’une citation ancienne, posait une vraie question sur le lien entre Islam et raison. On vient ces jours-ci de franchir un nouveau palier. Certes, chacun est libre en matière de croyance et chemine comme il peut vers la vérité. Mais ne pas être d’accord n’autorise pas la désinformation, qui est pourtant la règle vis-à-vis de ce pape. Que les professionnels de la contestation, de Mgr Gaillot au journal Le Monde (qui ose titrer à la une « Préservatif : Benoit XVI plus intégriste que Jean-Paul II ») tirent sur le Pape, on y est habitué : ils sont tous infaillible, seul le Pape ne l’est pas.
Mais voici que la classe politique s’en mêle (y compris certains ministres, qui feraient mieux de s’occuper des affaires de la France). Alain Juppé en est un bon exemple : « Ce pape commence à poser un vrai problème ». Il dénonce une « contre-vérité » venant après la levée  d’excommunication d‘un évêque « apôtre du négationnisme »  et « l’absence de charité extraordinaire » dans l’affaire de l’avortement d’une jeune brésilienne. Bref, M. Juppé a l’impression que le pape « est dans une situation d’autisme total ». Mon point de vue, c’est que c’est M. Juppé et de nombreux hommes politique qui sont autistes et ne savent pas écouter le pape.
Sur la levée de l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint Pie X, tout a été dit dans la belle lettre du Pape aux évêques. Les quatre évêques avaient été excommuniés non pour leurs idées, mais pour avoir été ordonnés sans l’accord du Pape. Leur supérieur a fait un pas vers l’Eglise et a demandé, pour entamer la discussion sur le fond (les questions de doctrine) que le Vatican fasse un geste en levant les excommunications, ce qu’a fait Benoit XVI. On n’en est qu’au début du processus. Ils n’ont aucune fonction au sein de l’Eglise pour l’instant. Le pape n’a en rien approuvé certaines de leurs idées en matière de doctrine et encore moins en matière politique ou historique, ce n’est pas le sujet. Il n’a donc pas levé l’excommunication « d’un évêque négationniste », mais de quatre évêques, parce que son rôle est d’éviter un schisme et d’être le gardien de l’unité. Pourquoi cette question des évêques est-elle si importante ? Parce qu’aucun schisme ne peut se développer et survivre durablement s’il n’y a pas d’évêques, puisque eux seuls peuvent ordonner prêtres et évêques. Il était donc essentiel de tout faire pour qu’ils reviennent vers l’Eglise. Cela n’a aucun rapport avec les propos abominables et surtout inexacts de Mgr Williamson.
Sur la question de la jeune brésilienne, d’abord elle n’a évidemment pas été excommuniée, comme on l’a dit partout, puisqu’elle est la victime innocente. Sa mère et les médecins l’ont été, a dit l’évêque du lieu, parce que l’avortement entraine une excommunication automatique, « latae sententiae » selon la formule du droit canon. Le pape n’a rien dit lui-même, seul un cardinal a rappelé la règle ; les évêques du Brésil ont désapprouvé. Il faut replacer cela dans le contexte de la pression énorme en faveur de l’avortement dans ce pays. Il n’en reste pas moins que le pape n’est en rien en cause dans cette affaire. On peut soutenir, comme l’a fait le président de l’académie pontificale pour la vie, que la première chose à faire aurait été de soutenir cette pauvre enfant, innocente en tous points ; de condamner clairement le violeur ; et surtout de se taire : on ne fait pas un exemple, surtout dans une campagne d’opinion délicate en raison du forcing des pro-avortement, sur un cas extrême, qui appelle du silence ou des paroles d’amour et de compassion, plus qu’un rappel froid et sec de la règle, même si la règle doit être rappelée. Cet appel à la compassion a été repris par beaucoup et notamment par de nombreux évêques.
Sur la question du préservatif, la désinformation est à son comble. On croirait que le pape a dit « faites l’amour avec qui vous voulez, comme vous voulez, du moment que c’est sans préservatif, qui est le péché suprême ». Il a d’abord parlé avec amour des malades, soulignant la compassion nécessaire, l‘action des organismes catholiques, et il en a d’ailleurs rencontré des responsables pendant son séjour. Il a même réclamé en Afrique la gratuité des soins pour cette maladie. L’Eglise est très présente dans la lutte contre le sida. Il a ensuite rappelé quel était l’enseignement de l’Eglise. Tout le monde n’est pas obligé d’être d’accord, mais c’est la doctrine de l’Eglise. L’Eglise condamne le vagabondage sexuel et pense qu’un accent exclusif sur le préservatif favorise ce vagabondage, sans apporter une sécurité absolue. La sécurité absolue et la conception de l’Eglise de la sexualité passent par la monogamie, la fidélité, et sinon l’abstinence en dehors du mariage. C’est exigeant. Mais que voulez-vous qu’un pape dise d’autre ? Tout le monde n’approche pas cet idéal. Tout le monde ne partage pas la morale catholique. C’est un fait. Et si l’on n‘y est pas fidèle, mieux vaut en outre ne pas risquer ou donner la mort. Mais le discours qui consiste à dire, avec le préservatif tout est permis, est également faux, médicalement faux, car rien n’est sur à 100%, et moralement faux.
Tout ceci est compliqué, nuancé, délicat à expliquer. Cela ne se résume pas en 30 secondes à la télévision. La conférence donnée par le pape dans l’avion comportait de très nombreuses questions, y compris sur la crise économique et les réponses de la prochaine encyclique sociale. On a préféré retenir la seule question du sida et dans cette question la phrase sur le préservatif, écartant tout le reste. Le Pape n’avait pourtant fait que dire que la distribution systématique de préservatifs ne permet pas de dépasser le problème du sida, mais peut l’aggraver, en donnant le sentiment que tout est possible, tout est permis.
La pensée de l’Eglise en général et de Benoit XVI en particulier est nuancée, complexe, riche. Elle ne se résume pas en deux ou trois slogans, reprenant des bouts de phrases sorties de leur contexte. Certes, personne n’est obligé d’être catholique ou d’avoir la foi et de partager les idées de l’Eglise. Mais tout le monde a un devoir d’honnêteté. Transformer le pape en bouc émissaire universel est une malhonnêteté. Prétendre l’opposer à Jean-Paul II est un mensonge. Quant aux catholiques, au lieu de crier avec les loups, ils feraient mieux de serrer les rangs et d’aider à faire connaitre l’extraordinaire richesse de ce grand pape.

Jean-Yves Naudet
Président de l’association des économistes catholiques

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